Culture 24 sept. 9h01

Un père éperdu

portrait

Patrick Chesnais. Le comédien a perdu son fils aîné dans un accident de voiture il y a deux ans. Pour survivre, il a écrit «Il est où Ferdinand», longue lettre à l’absent.

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Alexandra Schwartzbrod

Patrick Chesnais à Cannes.

Patrick Chesnais à Cannes. (REUTERS)

Pendant longtemps, il a continué à lui laisser des messages sur la boîte vocale de son téléphone. Jusqu’au jour, tant redouté, où une voix préenregistrée lui a fait savoir que le numéro n’était plus attribué. «Birdy», comme Patrick Chesnais appelait son fils Ferdinand, s’est peut-être réellement envolé ce jour-là.

Le drame s’est déroulé trois mois avant la déconnexion du portable. Le vendredi 13 octobre 2006 à 3h19 du matin, porte d’Auteuil, à Paris. Cette nuit-là, Ferdinand Chesnais, 20 ans, revient d’une soirée un peu arrosée après une représentation de Soleil noir, pièce dans laquelle il joue tous les soirs dans un théâtre du XIe arrondissement. L’ami qui le ramène en voiture a 1,68 g d’alcool dans le sang. Ils enfilent le périphérique dans le mauvais sens en prenant la bretelle de sortie pour celle de l’entrée et se font percuter par une automobile arrivant en sens inverse: les deux conducteurs s’en sortent indemnes, Ferdinand meurt sur le coup.

Patrick Chesnais, qui entame alors la tournée de Une heure et demie de retard, une pièce de Bernard Murat dont il tient le rôle-titre, maintient les représentations. «J’avais dit que je ne pourrais peut-être pas jouer le jour de l’enterrement. Et puis je l’ai fait, dans une sorte de brouillard, aidé par les automatismes, le métier, tout ça… Sur le coup, on ne réalise pas vraiment, on est en état de choc, anesthésié.» Un mois et demi plus tard, il est contacté par les éditions Michel Lafon, intéressées par un témoignage sur son fils. «J’ai hésité, puis j’ai commencé à enregistrer des idées et brusquement l’envie est venue. Et surtout le besoin. Je me suis mis à écrire sur un ordinateur portable, partout, une sorte de logorrhée.»

Patrick Chesnais refuse les services d’un nègre et entreprend un dialogue, poignant, avec son fils disparu. Oui, nous avons bien dit dialogue car Ferdinand est là, vivant, à chaque mot de ce «bouquin» comme le comédien aime à appeler cette longue lettre à son fils. Ce qui est le but. «En parlant de toi, en t’évoquant, j’espère que tu vivras quelques années de plus, d’une autre façon», note le père.

«Ce livre a été pour Patrick une manière de survivre», dit la comédienne et réalisatrice Nicole Garcia, grande amie de la famille. Et aussi l’association Ferdinand qu’il a créée pour pointer les dangers de l’alcool au volant et pour laquelle il prépare des petits films «un peu drôles qui auraient tendance à ringardiser celui qui picole». Et lui, son propre rapport à l’alcool ? Il concède qu’il ne s’en est pas privé, autrefois, dans ces soirées entre potes qu’il affectionne et que, après la mort de son fils, «tous les soirs», il buvait « un peu de bon vin».

Vivant, Ferdinand l’est également toujours pour sa grand-mère. Patrick Chesnais n’a jamais réussi à dire à sa propre mère que le jeune homme était mort. «Elle est âgée, dans une maison de retraite, elle a toujours eu peur des accidents de voiture, je n’ai pas pu… Elle me demande régulièrement des nouvelles de lui, je lui dit qu’il est dans le Sud, qu’il travaille beaucoup. Plus le temps passe, plus c’est difficile de lui avouer la vérité.»

Dans ce restaurant du centre de Paris, il est arrivé coiffé d’une casquette et caché par des lunettes noires, plus frêle qu’au cinéma, l’air un peu perdu, embarrassé, et l’on repense aux premières lignes de son livre. «Le 13 octobre, ma vie a basculé. La sensation éphémère qui pouvait ressembler à ce qu’on appelle le bonheur, peut-être une légèreté, un accord avec soi-même, ses enfants, son corps, sa carrière, avec quelque chose qui met en harmonie tout ça l’espace de quelques instants, eh bien, ces instants-là me seront définitivement interdits.» Nicole Garcia: «Patrick est la personne la plus attachée aux rites que je connaisse. Pourtant, je l’ai entendu dire après le drame : "Il n’y aura plus de cadeau chez moi à Noël."»

A le voir ainsi, flottant dans la ville et dans sa vie, on ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec son personnage d’huissier dans le très beau film de Stéphane Brizé Je ne suis pas là pour être aimé qui lui valut en 2006 une nomination au César du meilleur acteur, et surtout avec celui de chanteur de variétés dans Une chanson dans la tête du Libanais Hany Tamba, sorti l’été dernier : deux rôles d’hommes seuls, englués dans la routine de la vie, brisés par le manque d’amour. Des personnages créés de toutes pièces et pourtant ce sont bien eux qui, ce jour-là, déjeunent à notre table. «Quand on est jeune acteur, on joue, dit-il. Et après, on est ce qu’on est. Dans mes rôles, c’est une partie de moi qui émerge…» Cette partie sombre qui éprouve le besoin d’être toujours en mouvement par crainte de l’ennui, et de ne jamais choisir pour être sûr de ne pas faire le mauvais choix.

Patrick Chesnais a grandi à Rouen. Il se souvient d’une enfance «un peu bordélique» mais heureuse. Le père est dessinateur industriel, la mère s’occupe de ses deux fils, et surtout de lui. Les études l’ennuient, il préfère jouer au foot, ou au théâtre en bricolant des tréteaux dans sa chambre. A 16 ans, il est toujours en classe de quatrième qu’il a triplée. « Un jour, je me suis levé de mon lit et je me suis dit: "Je veux être acteur". J’ai hurlé à ma mère: "Maman, je veux être acteur!" C’était une évidence. » Il sourit. « Comme je voulais jusqu’alors être footballeur, mes parents ont été plutôt soulagés… »

Il entre au conservatoire de Rouen, se distingue en récitant les Animaux malades de la peste de La Fontaine, et enchaîne le conservatoire de Paris, les premiers rôles au théâtre puis au cinéma. Devient incontournable dans le rôle du type un peu paumé et drôle malgré lui. Avec les femmes, c’est pareil : il enchaîne, parfois même joue deux rôles à la fois. En 1984, il a un premier enfant, Emilie, avec la comédienne Josiane Stoleru. Deux ans plus tard, naît Ferdinand, dont la mère est l’actrice Coralie Seyrig, nièce de Delphine Seyrig. En 2003, il a un troisième enfant, Victor, avec Odile Roize. Il vit toujours avec Josiane Stoleru. Si on lui demande comment il est arrivé à gérer tout ça et surtout pourquoi tant d’emmerdements, il vous regarde, perplexe, comme s’il n’y avait jamais vraiment réfléchi. Et l’on remballe nos questions : au fond, ce n’est pas notre problème. «Il est compliqué dans l’organisation de sa vie parce qu’il avance à son rythme dans une vie sans grand quotidien puisqu’il travaille tout le temps», dit Coralie Seyrig.

Ce qui nous touche le plus, chez lui, ce sont ses silences. Cette façon de nous faire hurler de rire juste après nous avoir tordu le cœur en dix. Cette élégance de grand chien perdu sans collier. Sa façon de décrire Sarkozy («Représentant en toits ouvrants, il t’emballe la camelote vite fait bien fait avec option sur six mois sans augmentation du prix d’achat»), lui qui a voté Royal. Et son côté hypocondriaque, ses maux d’estomac récurrents («Ah bon! Ça peut être psychosomatique ?» s’étonne-t-il). Et sa franchise. «J’ai écrit dans mon livre que je n’avais plus peur de mourir. Finalement, si… J’ai encore un peu peur.»

Chesnais fait partie de ces boulimiques de la vie et de l’amour qui ne savent pas dire non et éprouvent en permanence le besoin d’être rassurés. Plus encore aujourd’hui. «Je sais maintenant que les choses sont comptées, alors qu’on a l’impression qu’elles sont infinies.»

 

Vos commentaires

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Nicolas
Emploi du mot 'Négre'
Je compatis à la douleur de monsieur Chesnais. En revanche, je ne comprends pas l'utilisation du mot 'nègre' dans cet article. Pourquoi utilise t on tout le temps ce terme. La langue française est assez riche pour que l'on se passe de ce terme pour désigner un travailleur de l'ombre.
Lundi 13 octobre à 11h19
Madeleine
Article émouvant sur Patrick Chesnais
L'article nous décrit avec grande sensibilité un homme touchant et souffrant qui doit être d'une grande humanité...Il a du cran, du courage, on a envie de lire son livre et de lui dire : continuez dans votre travail de comédien, c'est du bonheur pour le public.Merci.
Dimanche 28 septembre à 22h04

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