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En quête du spectateur d'avignon (3/12)
La fabrique du Vogelpik
Ingrid, infirmière, suit à la trace les comédiens. Et s'arrange pour les croiser par hasard.
Par Emmanuel ETHIS
QUOTIDIEN : Mercredi 12 juillet 2006 - 06:00
(Université d'Avignon)
Chaque jour, un miniportrait sociologique des publics
du Festival.
«O
n peut comprendre ce que je suis en regardant ma bibliothèque,
comme tout le monde.» Les étagères d'Ingrid s'alignent sur deux
longueurs de mur, dans son deux-pièces rue Bourguet, à Avignon.
Tout rangé : en bas le théâtre, au milieu les biographies
«J'aime autant lire la bio de Gérard Philipe que celle de Lady
Di ; tous nous apprennent sur nous et notre époque» , en haut
les romans sentimentaux
«J'ai 250 Harlequin. En tant qu'infirmière, je garde un penchant
pour la collection Blanche. Mes amies ont du mal à comprendre ce
que les Illusions comiques
d'Olivier Py font avec Rien ne résiste à l'amour
de Rachel Jordan. Mais je suis sûre qu'Olivier Py, lui,
comprendrait.»
Ingrid, qui a quitté la Belgique pour venir travailler à Avignon
voilà quinze ans, a une façon singulière de vivre le Festival : le
soir, elle ne fréquente que les hauts lieux du in et un peu le off
quand il accueille des acteurs de renom
«Comme le Chêne noir
avec Caubère ou Brigitte Fossey.» Le jour, Ingrid se consacre
à une tout autre activité. Lorsqu'elle repère qu'un comédien
qu'elle aime particulièrement est programmé dans un spectacle, elle
tente d'observer comment celui-ci prend ses quartiers d'été à
Avignon. Elle le suit, discrètement, chaque fois que cela est
possible, pour cartographier heure par heure ses habitudes.
«Très vite, ils ont leur routine, fréquentent les mêmes endroits
tous les jours, vont acheter leurs journaux chez le même marchand,
mènent une vie d'Avignonnais. C'est une ville qui force à
cela.»
Ingrid conserve, année après année, ces jolis plans aux
trajectoires colorées.
«Voici le plan Auteuil, le plan Huppert, le plan Py et mon
préféré : le Samy Frey... Il habitait rue Bourguet, à trois maisons
d'ici. C'est aussi ma plus belle réussite, car, comme pour chacun
d'entre eux, une fois que j'ai bien décrypté leurs trajets, je
m'arrange pour croiser leur chemin par hasard, plusieurs fois par
jour. Et ça marche... Il suffit de trouver le truc. Il y a toujours
un moment où ils vous reconnaissent et vous abordent pour une
raison ou pour une autre. Pour Samy, il ne restait plus qu'un seul
exemplaire de son magazine préféré chez le marchand de journaux.
J'étais là, juste avant lui, pour l'acheter et me faire une joie de
le lui offrir contre un café... J'adore cela !»
Ingrid a donné un nom à son passe-temps favori : «la fabrique du
Vogelpik». Elle considère que la vie est un peu comme ces jeux de
fléchettes auxquels on aime faire croire qu'on gagne par pure
coïncidence, alors même qu'on en possède une parfaite
maîtrise...
Sa version à elle du
Jeu de l'amour et du hasard, une pièce qu'elle espère écrire
un jour, illustrée par ces jolis plans d'Avignon. Une pièce qui
pourra trouver sa place sur n'importe quelle étagère de sa
bibliothèque.
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