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Au mot
Colère/triste
Gérard Lefort
QUOTIDIEN : samedi 15 mars 2008

A l’orée des années 70, Michel Foucault notait que le vocabulaire psychanalytique était devenu un lieu commun le jour où le «quelque part» lacanien surgit dans une émission radio (RTL) de la célébrissime Ménie Grégoire.

Depuis, après une carrière aussi longue que fabuleuse, le «quelque part» a rejoint le «j’veux dire» et autres «parle ta différence», aux cimetières des mammouths du lexique.

Mais la psychanalysation du langage demeure et étend son empire en se galvaudant toujours un peu plus. Venant même farfouiller dans le dépotoir du psycho-machin-chose qui fait les beaux soirs de la télé à valeur sentimentale ajoutée et la fortune des romans dits, par le fait, «psychologiques.»

Pour preuve, la récente fortune de «je ne suis pas en colère, je suis triste», qui se pointe dans toutes les circonstances du débat, qu’il soit matrimonial ou de société.

Exemple : Marie-Clothilde a, comme de coutume, foiré son gratin dauphinois qui, au sortir du four, évoque le prélèvement de basalte dans une coulée de lave encore tiède (en français : archicramé). Louis-Erwan, son compagnon, vivant mal ce grand moment de solitude du mâle ancestral à l’heure de la gamelle vide : «Marie-Clo’, je ne suis pas en colère, je suis triste.»

La formule peut aussi servir en AG des salariés sommés de trancher à la majorité des deux tiers sur la nouvelle collection de papiers peints pour l’espace D & O (détente et origami) de l’entreprise.

D’autant que le fameux «mal au ventre, préfère me taire» n’a plus aucune chance de fédérer le prolétariat. Donc, devant l’insistance de la DRH à imposer un motif fleuri en ton sur ton de marron, qui évoque les riches heures du bureau d’Erich Honecker trois minutes avant la fin de la RDA, un courageux délégué du personnel se lève dans un silence propitiatoire de KGB, et lâche au nom de tous les camarades : «N ous ne sommes pas en colère [pause], non [pause], nous sommes [pause] tristes [pause, silence et début de sanglots].» Ce qui tendrait à prouver que du privé au public, c’est, via la tristesse comme valeur suprême, la même prime à une psychologie de roman-photo où être triste serait la façon irrémédiable d’avoir le dernier mot.

Car devant ce chantage à la tristesse, tous et tout doivent en rebattre.

Pourtant on ne voit pas que la tristesse soit contradictoire avec la colère. Et, encore moins, que la tristesse, passion comme une autre, mérite une telle religiosité (pour plus d’infos, inscrivez «Tout relire Spinoza» dans l’agenda du week-end).

Notons enfin que lorsque «pas colère/triste» fait un flop, il reste, dernière balle dans le barillet, l’inusable «pas ça ! pas toi !».

La semaine prochaine : «c’est plus compliqué que ça».

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