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Au mot
Enlisement
Gérard Lefort
QUOTIDIEN : samedi 5 avril 2008
Tout a commencé avec la guerre du Vietnam dès lors, circa la fin des années 70, qu’elle devint un combat douteux et perdu pour les Etats-Unis. Hier comme aujourd’hui, le peuple américain découvrait comme un trauma maximum la mort des «garçons» dans les rizières du Sud-Est asiatique, fort peu soucieux par ailleurs, au Vietnam comme en Irak, des milliers de morts civils. Sur le terrain de cette guerre néocoloniale, la lente dégringolade de l’armée la plus puissante du monde appelait naturellement la métaphore de «l’enlisement». Pour ne pas dire, jamais dire, défaite. Et pour ne pas dire pire, rapport au Merdier, comme le nomma, en 1978, le cinéaste Ted Post pour son film sur le conflit vietnamien. Dans le même registre des difficultés pour appeler la guerre du Vietnam par son nom, on notera que Michael Herr titra son roman définitif Dispatches (qui veut dire à la fois «expédiés» et «exécutés») et que Coppola intitula son non moins fameux récit épique Apocalypse Now. L’enlisement reprend cette semaine du service et de la vigueur, avec la décision du gouvernement français d’envoyer en Afghanistan un millier de soldats en renfort des 2 300 hommes déjà engagés. A l’Assemblée nationale puis au Sénat, où on ne parle pas encore de «bourbier afghan», le mardi 1er avril fut décrété journée nationale de l’enlisement par l’opposition socialiste qui n’eut que ce mot à la bouche, accompagné de son éternel ami «risque de…». Ce à quoi le Premier ministre François Fillon opposa la non moins classique argutie du «combat juste». Quant à l’enlisement… N’importe quel détenteur du permis de conduire sait d’expérience qu’à engager imprudemment sa bonne vieille 4 L sur des chemins sablonneux ou boueux, surtout en ces temps de giboulées, le risque est grand que la traction avant patine, et encore plus si le conducteur furax et mortifié s’obstine à donner de la première à fond, aggravant ainsi la situation, au point que l’enlisement dégénère en embourbement. Il est connu en effet que sous la lise (sorte de glaise) d’où procède le mot enlisement, la boue perce, autant dire la fin des haricots. Victor Hugo (in les Misérables) a bien décrit le caractère fatal de cet enchaînement : «Il est condamné à cet épouvantable enterrement long, infaillible, implacable, impossible à retarder ni à hâter, qui dure des heures, qui n’en finit pas, qui vous prend debout, libre et en pleine santé, qui vous tire par les pieds, qui, à chaque effort que vous tentez, à chaque clameur que vous poussez, vous entraîne un peu plus bas. L’enlisement, c’est le sépulcre qui se fait marée et qui monte du fond de la terre vers un vivant. Chaque minute est une ensevelisseuse inexorable.» Dans le fourniment des soldats en partance pour l’Afghanistan, il serait juste que l’on glisse pour info un exemplaire des Misérables. |
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